L' almanach de la mandragore

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 Les recluses

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morgane

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MessageSujet: Les recluses   30.07.13 13:19

En périphérie ou au coeur des villes médiévales, ces femmes "rejetées" s'adonnent à leur foi dans une retraite spirituelle qui les coupe totalement du monde des vivants. Sous couvert religieux, "l'ordre des morts" est l'expression d'une misère psychologique insoupçonnée.

L'« ordre des morts » accueille au Moyen Age des femmes qui ont choisi de vivre leur foi chrétienne de façon radicale, ascétique et coupée du monde. Elles sont comparables aux ermites ou anachorètes que l'Eglise catholique a connus dès ses origines, en particulier en Orient. Avec toutefois, une différence majeure : les ermites se consacrent à Dieu dans des lieux sauvages, inhabités et dangereux, tels les forêts, les déserts et les montagnes. Les recluses, elles, s'installent en périphérie des villes ou à proximité des lieux habités et de passage : ponts, cimetières, églises et murailles. Elles sont non pas à l'écart du monde mais en marge du monde civilisé.

Pourquoi une telle distinction d'avec les hommes ? D'abord parce que ces religieuses vivent ou survivent de l'aumône des citadins et des voyageurs. Ensuite, parce qu'en tant que femmes, elles sont considérées comme des êtres fragiles, mineurs et dépendants ; il n'est donc pas question de les laisser vivre seules dans les bois ; il n'est pas concevable de les abandonner dans des lieux dangereux, sans protection aucune ! Leur donner en revanche la possibilité de vivre leur foi solitaire à proximité de la ville, c'est favoriser leur épanouissement spirituel, tout en gardant un droit de regard et de contrôle sur elles. La surveillance masculine, citadine et ecclésiale, est considérée comme légitime et traduit le statut d'infériorité de la femme pendant des siècles. Les recluses appartiennent quasiment à la ville qui les choisit et les installe. Comme l'écrit l'historien Jean Heuclin, « le reclusoir paraissait répondre à un besoin de sécurité et de liberté, mais aussi à une volonté de contrôle de l'épiscopat. Tous les auteurs monastiques s'accordent à considérer que la situation d'une femme à la campagne était dangereuse et sujette à caution. Cela explique la pression des évêques pour que certaines femmes nobles fondent une abbaye ou se retirent près d'une église abbatiale », autrement dit dans un reclusoir. Ainsi, la réclusion apparaît-elle, en termes de vocation religieuse, comme l'alternative à une vie monastique, au même titre que l'érémitisme pour les hommes.

La dénomination traditionnelle d'« ordre des morts » n'est pas en soi innocente. Car ces femmes, même si elles vivent à proximité du monde des vivants, ne le fréquentent pas, ne le côtoient pas. Elles sont donc littéralement « mortes au monde », ainsi que le confirme le rituel solennel d'enfermement qui officialise leur rupture avec la société. Comparable à un véritable rite funèbre, il suit la liturgie traditionnelle des morts. Les personnes et la famille présentes à la cérémonie de réclusion le savent bien : elles assistent quasiment à un enterrement. Après avoir prononcé solennellement ses voeux religieux, la postulante est murée dans sa cellule, appelée « logette » ou « cellette » ; elle disparaît définitivement de la vue du monde. Personne ne doit plus pouvoir l'apercevoir et elle ne doit plus voir personne. C'est pourquoi la petite ouverture (fenestrelle) aménagée pour passer la nourriture est pratiquée suffisamment haut pour que la recluse ne puisse vraiment y accéder. On lui jette les aliments plutôt qu'on ne les lui donne de la main à la main. L'ouverture laisse à peine passer le jour. Pas de porte bien sûr ! La recluse vit constamment dans le noir, comme dans un tombeau ! Elle expérimente au quotidien la Passion du Christ, exprimant par le sacrifice intégral de son existence, une forme supérieure et héroïque de la vie monastique.

La Règle des recluses, texte anonyme rédigé au début du XIIe siècle, le rappelle en ces termes : « Votre vie est une sorte de martyre continuel, car dans un Ordre aussi austère que le vôtre, on est jour et nuit sur la Croix de Jésus-Christ. » Toute une littérature spirituelle se développe d'ailleurs dans ce sens : les écrits de Grimlaïc au Xe siècle et, surtout, ceux de Pierre le Vénérable abbé de Cluny, du cistercien Aelred de Rievaulx et du chartreux Bernard, prieur à Portes en Bourgogne, au XIIe siècle. Pierre le Vénérable écrit ainsi : « Recluses dans le cloître solitaire, et pour ainsi dire ensevelies dans cette sépulture vivante, elles attendent en échange de la présente prison, la libération éternelle, et à la place du tombeau, la résurrection bienheureuse. Elles ont choisi de mourir plutôt que de sortir, de périr plutôt que de franchir le seuil de la clôture. » Aelred, abbé de Rievaulx, rédige même une règle destinée à sa soeur recluse et, avec elle, à toutes les autres pénitentes. Elle devient vite la référence de l'« ordre des morts », adoucie ou aggravée au quotidien par chacune des recluses. « Voilà ta part, écrit-il, très chère. Morte au monde et ensevelie, tu dois être sourde et muette pour les choses du monde [...]. »

Mais toutes les recluses ne supportent pas cette vie de solitude radicale car l'expérience est terrible. Les unes meurent rapidement d'épuisement ou de folie ; les autres supplient qu'on les en retire, comme Colette de Corbie qui, après cinq ans de vie passée enfermée dans sa maisonnette, obtient sa libération. Finalement, elle rénovera la branche féminine des franciscaines. Si elle échappe ainsi personnellement à une mort anticipée, combien d'autres recluses persévèrent, elles, dans leur choix de « morte vivante » ! Qu'est-ce qui peut bien expliquer l'attirance de ces femmes pour la réclusion ?

Le phénomène bénéficie d'un succès surprenant tout au long du Moyen Age. La croissance urbaine du XIIIe siècle l'explique notamment. Chaque ville importante a bientôt sa, voire ses recluses. Dans les grandes villes comme Paris ou Lyon, elles sont nombreuses, dépendantes d'une paroisse et d'un quartier. On connaît ainsi sur la rive gauche de la Seine la recluse Flore rattachée à Saint-Séverin ou Hermensade à Saint-Médard. Le grand cimetière des Saints-Innocents, au coeur de la ville, en accueille plusieurs, bien connues des promeneurs parisiens. A Lyon, au XIVe siècle, on recense au total onze recluseries.

Un certain nombre de ces recluses sont à l'origine des femmes en situation de déshérence, de désespoir et d'insécurité, victimes de viols ou filles repenties par exemple, qui ne sont pas parvenues à trouver une voie d'intégration ou de réintégration dans la société. La vie conjugale et la vie religieuse traditionnelle leur sont refusées parce que bâtardes, non vierges et, de ce fait, impures. Les communautés monastiques leur ferment les portes, beaucoup de familles aussi. Or, l'insécurité des temps et des lieux est chose courante au Moyen Age : ravages des guerres, attaques de bandits, enlèvements, viols. Les femmes sont les premières victimes de ces maux et la réclusion leur apparaît alors comme une planche de salut.

Est-ce un pis-aller, plutôt qu'une vocation vraiment consentie ? Sans nul doute pour certaines. En outre, les habitants des villes apprécient ces recluses qui sont censées protéger la cité et qui leur permettent d'assurer leur propre salut, en faisant acte de charité. Il est facile en effet de jeter de temps en temps un bout de pain à l'une d'elles, enfermée à quelques mètres de son domicile ! Et lorsque l'on sait que la ville est par nature un lieu de perdition et de tentation (argent, sexe...), la présence de ces femmes participe à la résipiscence et à la bonne conscience des pécheurs. Elle est donc tout à fait bienvenue. Chacun en quelque sorte y trouve son compte et les reclusoirs se multiplient en conséquence.

A la fin du Moyen Age, les recluses ont tendance à disparaître devant l'évolution du paysage urbain, du droit et de la pensée ecclésiale. Une autre époque s'ouvre alors, celle du « grand enfermement » forcé et absolutiste des temps modernes, qui voit se développer les hôpitaux généraux pour accueillir l'ensemble des marginaux et autres victimes de la société. En outre, à l'heure de la Contre-Réforme catholique, les femmes pauvres et pénitentes voient de plus en plus de communautés religieuses nouvelles prêtes à les accueillir et à leur offrir d'autres voies de salut que la réclusion. La multiplication, par exemple, des maisons religieuses du Refuge, notamment grâce à saint Jean Eudes au XVIIe siècle, entraîne rapidement la disparition des derniers grands reclusoirs urbains. Ça et là, quelques femmes tentent encore l'expérience mais ce ne sont plus que des cas isolés, à l'instar de Jeanne de Cambry, fondatrice de l'Institut de la Présentation de la Sainte Vierge, qui choisit de finir ses jours en recluse à Lille, près de l'église Saint-André.

Mais elle et les autres ne font plus partie intégrante de la ville comme au Moyen Age. Les temps ont changé, l'« ordre des morts » n'est déjà plus qu'un lointain souvenir, qui hante encore parfois l'esprit et l'imagination de quelques écrivains. Ainsi la fameuse « recluse du Trou aux rats » de Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris.

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MORGANE
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