L' almanach de la mandragore

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 Le sacre des rois

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eudes

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MessageSujet: Le sacre des rois   14.07.13 16:10

La cérémonie du sacre rappelle le baptême de Clovis, à la fois baptême et sacre, par l'évêque de Reims, Rémi, en 498 ou 499. C'est seulement aux XIIe et XIIIe siècles que le partage des rôles est définitif entre Reims, la ville du sacre, Paris, la ville du trône, et Saint-Denis, la ville de la tombe. La concurrence entre ces deux dernières est vive : gardienne d'une relique exceptionnelle, un clou de la Passion, dépositaire de l'oriflamme, Saint-Denis reçoit en garde les insignes royaux, les regalia (sceptre, main de justice, couronne) et les ornements royaux (chemise, tunique, sandales, éperons).

L'ordo du sacre

- Le roi arrive très tôt à l'aube.
- La sainte ampoule, objet le plus sacré, est amenée en procession sous un dais par l'abbé et les moines de Saint-Rémi, où elle est conservée.
- Le roi s'engage par serment : protéger l'Église et défendre la sainte foi catholique, faire régner la paix et la justice, défendre le royaume et faire preuve de miséricorde.
- Le clergé et le peuple donnent leur assentiment, aux cris de "fiat, fiat", qui clôt le pacte entre le roi et le clergé agissant au nom du peuple.
- Ensuite commence la cérémonie du sacre à proprement parler. La première phase du rituel est une forme d'adoubement : le roi abandonne une partie de ses vêtements antérieurs et reçoit du grand chambrier les souliers, puis les éperons d'or et enfin l'épée qui fait de lui le bras séculier de l'Église.
- L'onction représente la seconde phase du rituel : le saint chrême est prélevé par l'archevêque dans la sainte ampoule à l'aide d'une aiguille d'or et déposé sur la tête du roi, puis sur sa poitrine, entre les épaules, sur les épaules, à la jointure des bras, sur les mains.
- Le troisième moment correspond à la remise des vêtements royaux et des regalia, les insignes de la royauté : le chambrier lui tend la tunique bleu jacinthe ; l'archevêque lui donne l'anneau, signe de la dignité royale et de la foi catholique, symbole du mariage spirituel entre le roi et l'Église. À partir de Charles V, l'archevêque lui remet aussi les gants, qui sont destinés à éviter la souillure du contact avec les objets profanes. À la fin de la cérémonie, ils seront brûlés comme la chemise du roi imbibée de saint chrême. Le roi reçoit ensuite le sceptre dans la main droite et la verge, devenue main de justice, dans la main gauche, symbolisant la fonction royale la plus sacrée, la fonction de justice.

- Enfin le quatrième moment est le couronnement du roi par l'archevêque avec l'intervention des pairs qui doivent soutenir la couronne et accompagner le roi lorsque celui-ci va s'asseoir sur le trône.
- La cérémonie se conclut par une dernière profession de foi du roi qui reprend l'engagement des empereurs du temps jadis "face à Dieu, au clergé et au peuple". Cette dernière phrase s'achève par le baiser de paix et de fidélité que l'archevêque et les pairs donnent au roi. Après une messe où ce dernier communie sous les deux espèces (par le pain – l'hostie – et le vin, normalement réservé aux prêtres), le souverain quitte la cathédrale après avoir échangé la lourde couronne réservée à cette cérémonie contre une autre plus légère.

Le cérémonial du sacre a été consigné au cours des siècles et a fait l'objet, au XVIIe siècle d'une publication : T. Godefroy, Le cérémonial françois (t. I, Paris, 1649). Cet ouvrage s'appuie sur le texte de manuscrits anciens décrivant tout ce cérémonial que l'on appelle l'ordo du sacre. On conserve deux beaux exemplaires accompagnés d'illustrations. L'un a été exécuté sous le règne de Saint Louis, au milieu du XIIIe siècle ; il s'agit du manuscrit Latin 1246 de la Bibliothèque nationale qui a été récemment publié (J. Le Goff, E. Palazzo, J.C. Bonne, M.N. Colette, Le sacre royal à l'époque de Saint Louis, Paris, 2001). L'autre fut commandé par Charles V pour son propre usage et réalisé en 1365. Ce manuscrit est actuellement conservé à Londres (British Library, ms. Tiberius B.VIII). Il faisait partie de la bibliothèque du roi comme d'ailleurs, l'Ordo du XIIIe siècle précité.

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Eudes
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melusine
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MessageSujet: Re: Le sacre des rois   14.08.13 13:32

Le déroulement de la cérémonie
 À ses débuts, la cérémonie ne comprenait guère qu’une onction sur le front du roi. Avec le sacre de Charles le Chauve à Metz est apparu le serment en faveur de l’Église. Outre la couronne et le sceptre, d’autres insignes ont été remis au souverain, comme l’épée et les éperons  à l’adoubement des chevaliers, au moment où émergeait aussi le rôle des douze pairs. Le serment sur les hérétiques a été introduit après 1215 en exécution d’une décision du IVe concile du Latran. Sous le règne de saint Louis, l’essentiel était fixé.
Le sacre avait lieu, sauf très rare exception, un dimanche ou un jour de fête (Ascension, Assomption, Toussaint). La cérémonie commençait en fait la veille au soir par une veillée de prière  ou vigile inspirée des pratiques chevaleresques : le roi passait une partie de la nuit dans la cathédrale, à faire oraison ; il devait se préparer à son ministère, se pénétrer de ses devoirs et demander le pardon de ses fautes. Vers minuit il se confessait, l’absolution ne devant lui être donnée que le lendemain, au moment de la communion. Il regagnait ensuite le Palais du Tau, où il prenait son gîte, pour se reposer.
À la pointe du jour, alors que les chanoines s’étaient déjà installés dans le chœur pour chanter prime, le roi se levait et se rendait processionnellement à la cathédrale. Charles V introduisit en 1364 la députation de deux pairs ecclésiastiques, les évêques de Laon et de Beauvais, chargés d’aller quérir le roi dans sa chambre. Charles IX en 1561 inaugura la fiction du roi dormant, officiellement et symboliquement réveillé à une vie nouvelle par les pairs ; le rite se fixa définitivement sous Louis XIII.
Le chantre frappait de son bâton la porte close. "Que demandez-vous ?" répondait de l’intérieur la voix du grand chambellan. "Le roi". "Le roi dort". Nouveau coup frappé, même réponse. À la fin du troisième dialogue l’évêque de Laon disait : "Nous demandons Louis (ou Charles) que Dieu nous a donné pour roi". Et aussitôt la porte s’ouvrait. Les évêques allaient lever le roi, couché sur un lit de parade.
Dans la pensée savante des juristes, étudiée par Ernst Kantorowicz, la chaîne charnelle des monarques incarnait le "corps moral" du roi qui "ne meurt jamais". Le "corps naturel" de chaque successeur prenait sans discontinuité la place du corps de son prédécesseur, comme si le gisant se relevait. Il est probable que ce rite trouva son origine dans l’ "Attollite portas" de la liturgie des Rameaux.
Quand la procession était sortie, un acolyte fermait l’église : "Ouvrez les portes". "Qui est ce roi de gloire  ?" répondait une voix de l’intérieur, et au troisième dialogue les portes s’ouvraient, pour l’acclamation au Christ. Le cortège royal entrait dans la cathédrale au chant du psaume 20 : "Seigneur, le roi se réjouit de ta puissance et combien ton secours lui cause d’allégresse... Grâce à ta protection sa gloire est grande, tu l’as comblé de majesté et de magnificence". L’archevêque, en chape, attendait le roi devant l’autel, lui désignait son fauteuil au milieu du sanctuaire tandis que montait sous les voûtes le Veni Creator : "Viens, Esprit créateur, visiter les âmes de tes fidèles... On te nomme le conseiller, le don du Dieu très-haut, source vive, flamme, charité et onction de la grâce".
L’onction, c’était bien là l’essentiel du rite et, pour l’accomplir, il manquait encore la sainte Ampoule. Pour accueillir ce don du ciel, l’archevêque se dérangeait, ce qu’il n’avait pas fait pour le roi. Après le chant de l’office de tierce, il se rendait aux portes de la cathédrale où se présentait l’abbé de Saint-Rémi, entouré de ses moines et des barons désignés pour lui faire escorte. La sainte Ampoule était solennellement déposée sur le maître-autel, où les religieux de Saint-Denis avaient déjà placé les insignes royaux. "Ô présent précieux ! Ô pierre précieuse envoyée du ciel par le ministère des anges pour l’onction des rois de France !".
Pendant que les chanoines chantaient sexte, l’archevêque revêtait la chasuble et le pallium puis, devant l’autel, encadré par le livre des Évangiles et un reliquaire de la vraie Croix, il demandait au roi de garder les privilèges de l’Église, de maintenir la paix et la justice et d’ "exterminer" les hérétiques, ce qui, en bon latin, veut dire chasser de ses États. Le roi faisait sa promesse à haute voix, la main sur les Évangiles.
C’est alors qu’était demandé l’accord des assistants qui passa de l’acclamation "Nous le voulons, qu’il soit roi" au silence respecteux moderne ayant valeur d’acquiescement. Encore fallait-il, pour régner selon les termes du serment, le secours de la grâce divine que le roi, prosterné, implorait  pendant le chant du Te Deum : "C’est toi, Dieu, que nous louons... Daigne secourir tes serviteurs... Sauve ton peuple, Seigneur, et bénis ton domaine, conduis tes enfants... Aie pitié de nous, que ta bonté... veille sur nous ; nous avons mis en toi notre espérance".
Le roi alors abandonnait une partie de ses vêtements, "rite de séparation qui constitue la phase initiale du rite de passage qui le transforme de roi par hérédité en roi par consécration religieuse" (Jacques Le Goff). Il ne gardait que la tunique et la chemise dans laquelle étaient pratiquées des ouvertures pour les onctions. L’archevêque récitait une oraison le replaçant dans sa "lignée" biblique ("Envoyez d’en-haut... cette bénédiction que le saint roi David a reçue du ciel... ainsi que l’a reçue Salomon, son fils..."), puis procédait à l’investiture des symboles de chevalerie, les éperons d’or et l’épée qui faisaient de lui le bras séculier de l’Église. Le grand chambellan mettait les chausses au roi, le duc de Bourgogne plaçait les éperons, puis les retirait aussitôt. Il y avait avec l’épée un véritable ballet : l’archevêque ceignait le roi de son baudrier, lui enlevait, sortait l’épée du fourreau (qui était posé sur l’autel) et la rendait, avec une longue oraison, au roi qui la recevait les genoux fléchis, l’offrait à l’autel,la récupérait des mains de l’archevêque et enfin la passait au sénéchal qui devait la garder pointe en l’air pendant toute la cérémonie, jusqu’au retour au Palais du Tau.
Suivaient des prières pour la santé du corps du monarque et la prospérité du royaume : "Qu’il soit fort pour protéger les Églises... réprimer les rebelles... subjuguer les païens et infidèles... qu’il ait une postérité... qu’il vive longtemps...". Puis l’archevêque préparait l’onction pendant que le chantre rappelait, par un répons, le miracle de la sainte Ampoule.
Il fallait mélanger, sur une patène et avec une aiguille d’or, du saint chrême frais, consacré le Jeudi Saint précédent, avec quelques parcelles du baume desséché contenu dans le précieux flacon. Commençait alors le chant des litanies que le roi et le prélat écoutaient prosternés au bas de l’autel, en signe d’humilité et de prière instante. À la fin, tandis que le roi restait à plat ventre, l’archevêque se levait pour conclure la supplication par des oraisons.
C’est alors que se plaçait le rite essentiel : le roi se mettait à genoux devant l’archevêque assis qui lui faisait, avec le pouce, une septuple onction, sur la tête, sur la poitrine, entre les épaules, sur chacune des épaules, aux jointures des bras. "Je t’oins pour la royauté de l’huile sanctifiée, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit". Il y avait dans cette démultiplication de l’onction la volonté très nette d’investir tous les sièges vitaux de la force d’en haut ; jadis la corne d’huile était renversée sur la tête de David et coulait sur ses épaules, son dos, sa poitrine et ses bras, c’était la même prise de possession de tout l’homme par l’Esprit de Dieu. Par le saint chrême, de surcroît miraculeux, le roi devenait un intermédiaire entre Dieu et son peuple. Pendant ce temps, une antienne chantée par le chœur rappelait le sacre de Salomon puis l’archevêque récitait encore de longues oraisons et le chambellan revêtait le roi de la tunique, de la dalmatique et du manteau fleurdelisés. Deux dernières onctions étaient faites sur les mains du roi qui pouvait alors, comme les évêques, enfiler des gants ; sinon on lui essuyait les mains avec du coton, on les frottait avec de la mie de pain ou du sel et on les lavait ; l’archevêque procédait aux mêmes ablutions puis bénissait l’anneau du roi "signe de la foi, de la dignité royale, marque de la puissance", qu’il lui mettait au quatrième doigt de la main droite. Avec d’autres prières il procédait à la remise du sceptre et de la verge.
On appelait alors par leur nom les douze pairs de France.  C'est par analogie avec les compagnons légendaires de Charlemagne, que cette pairie associait à la sacralisation royale les princes ecclésiastiques et la plus haute aristocratie laïque, douze grands vassaux de la couronne : l’archevêque-duc de Reims, premier pair (lointain successeur de Turpin), les évêques-ducs de Laon et de Langres, les évêques-comtes de Beauvais, Châlons et Noyon, les ducs de Bourgogne, Normandie et Aquitaine, les comtes de Flandre, de Toulouse et de Champagne. On garda jusqu’à la fin de l’Ancien Régime ces douze acteurs que l’intégration de grands fiefs à la couronne (Normandie en 1204, Toulouse, Champagne) rendit caduque-Des princes de sang ou des seigneurs éminents les "représentaient" alors.
Par un rite très expressif les pairs soutenaient ensemble la couronne au-dessus de la tête du roi, comme les "arcsboutants du trône", avant que l’archevêque ne l’imposât seul, car c’est Dieu qui donne la "couronne de gloire et de justice".
Suivaient encore oraisons et bénédictions avant l’intronisation, c’est- à-dire l’installation solennelle sur un trône surélevé dominant le jubé. Le roi était "sur sa montagne sainte", entre ciel et terre comme il convenait à un être sacré : "Que le médiateur de Dieu et des hommes vous établisse médiateur du clergé et du peuple" lui disait l’archevêque avant de le faire asseoir puis de l’embrasser ; "Vive le roi éternellement". Les autres pairs venaient à leur tour lui rendre hommage et répéter la triple acclamation : "Vivat rex in æternum", acclamation reprise ensuite par l’assistance, au son des trompettes, tandis que des oiseaux étaient lâchés sous les voûtes (image des prisonniers élargis pour la circonstance), que l’on jetait des pièces et des médailles à la foule alors admise dans la cathédrale, que les cloches de toute la ville sonnaient à la volée.
Si le roi était marié, la reine était sacrée après son époux avec un cérémonial simplifié ; elle était ointe de saint chrême ordinaire sur la tête et à la poitrine, recevait des ornements plus petits (anneau, sceptre court, verge, couronne) et était intronisée à un niveau inférieur.
Les sacres de reine à Reims furent assez rares compte tenu de la jeunesse des rois souvent célibataires (la dernière fut Jeanne de Bourbon, femme de Charles V, en 1364). Cela n’empêchait pas la reine d’être sacrée après son mariage, mais il n’était pas nécessaire de venir à Reims ; après, la cérémonie fut organisée à Saint-Denis.
Le sacre ne s’arrêtait pas à l’intronisation ; il y avait encore la grand-messe que le roi suivait depuis son trône. Il le quittait pour la cérémonie des offrandes, allant porter à l’autel le vin et le pain du sacrifice (remplacé par un pain d’or et un pain d’argent, sans doute quand se répandit l’usage des hosties) et treize besants d’or symbolisant son mariage avec son peuple, par analogie avec les treize pièces offertes par l’époux à l’épouse le jour des noces. Il quittait aussi son trône pour aller communier à l’autel sous les deux espèces du pain et du vin, dans le calice dit de saint Rémi. La messe achevée, après plus de cinq heures de cérémonie, il était l’heure de passer à table.
Le festin servi dans la salle du Tau marquait le caractère heureux et solennel de la journée, renforçait la cohésion des grands vassaux autour d’un repas partagé qui n’est pas sans rappeler un banquet de la Table Ronde mais plus encore la Cène, car le roi était entouré des douze pairs.
Le caractère paraliturgique de ce festin symbolique était souligné par l’exclusion des femmes  qui y assistaient depuis une tribune et par le costume des participants. Le roi gardait ses ornements : sceptre et verge étaient posés sur la table ; il dînait couronne en tête, le connétable tenant l’épée dite de Charlemagne devant lui. Les pairs laïques avaient aussi manteaux et couronnes et, ce qui est encore plus significatif, les pairs ecclésiastiques étaient en mitre et chape, comme pour vêpres ou procession. C’était le dernier acte de la cérémonie commencée à l’aube-
Source : Jacques Le Goff (s. dir.), Le sacre royal à l'époque de saint Louis, Gallimard, coll. « Le temps des images », 2001 (ISBN 2070755991) ;
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